Vivre un deuil pendant sa grossesse

"Sadness" Photo by  Zuhair A. Al-Traifi / CC BY

« Sadness »
Photo by Zuhair A. Al-Traifi / CC BY

Cela fait un moment que je n’ai pas écrit, d’abord je n’avais rien à dire, et puis écrire pour écrire ce n’est pas mon truc. Ensuite la série noire a débuté. Nos vacances chez mes parents ont vu dépérir la famille. Lors de notre arrivée mon père a chuté dans les escaliers, face contre terre. Il baignait dans une mare de sang, à moitié coagulé. Il ne parlait pas, gémissait et j’étais incapable de me rendre compte d’où il saignait. Les secours qui, à ce moment là te disent « gardez votre calme », j’aimerais bien vous y voir après avoir roulé depuis presque 10 heures, avec un bébé de presque 6 mois dans le ventre, et lorsque cela arrive à vote propre père et que vous vous sentez totalement démunie!

Les images me hantaient chaque soir avec la pensée qu’il aurait pu se tuer. Par chance il n’a pas eu de grosses séquelles physiques. Je pense que c’est surtout le moral qui a du en prendre un coup.

Le soir même, le bracelet d’alarme de mon grand-père se déclenchait. Heureusement lorsque nous l’avons trouvé il n’avait pas chuté mais etait bloqué dans son canapé, incapable de se relever. Il avait chuté 2 jours auparavant et avait refusé que les secours soient contactés de crainte d’être hospitalisé et de ne pas pouvoir se rendre à ses séances de radiothérapie (il souffrait d’un cancer du côlon métastasé au foie). Le lendemain il était mieux même si toujours très douloureux. Je le convainquais de parler de sa chute lors de sa séance de dialyse du vendredi (il était hémodialysé depuis plusieurs années). Il accepta et se voyait déjà hospitalisé. Il ne souhaitait plus rentrer chez lui, faire un séjour à l’hôpital avant d’aller en maison de retraite.

Le lendemain soir, appel du médecin des urgences (vers 22h) pour nous prévenir de son retour à domicile en prétextant qu’il marchait très bien, que son état ne s’était pas dégradé en 1 heure de temps. Aucune radiographie n’avait été faite malgré la lettre jointe par le centre d’hémodialyse, stipulant que cela était nécessaire. Je peinais à croire qu’ils l’avaient fait marcher, d’autant plus que ces derniers jours lors des dialyses et rayons on l’aidait à se déplacer avec un fauteuil roulant. Et ce jour là il avait eu justement une séance de radiothérapie suivie de sa dialyse. Combat musclé pendant un long moment avec le médecin qui, ceci dit en passant n’avait pas pris la peine de consulter son dossier vu qu’il ignorait ses antécédents et notamment son cancer, pour que mon grand-père soit hospitalisé selon ses souhaits. Le médecin finit par dire qu’il allait voir si une place était disponible et qu’il rappellerait. Quasiment 2 heures plus tard, toujours rien. Chéri et moi nous rendons chez mon grand-père, inquiets qu’ils l’aient renvoyé sans nous prévenir (l’été précédent ils avaient renvoyé ma grand-mère en plein milieu de la nuit et plus récemment ils l’avaient transférée sans nous en tenir informés). Personne au domicile. On rentre se reposer et ce n’est que le lendemain que nous apprenons qu’il a été transféré dans la nuit dans un autre hôpital (parce que ma belle-sœur a contacté les urgences, sinon nous n’aurions toujours aucune nouvelle, enfin on aurait contacté les urgences mais j’entends par là qu’eux ne l’auraient très certainement pas fait).

Nous lui rendons visite le dimanche après-midi, nous plaisantons avec lui. Il est douloureux mais semble soulagé d’être hospitalisé. Il est partagé entre ses sentiments. Tantôt il pleure car il sait qu’il ne vivra plus éternellement, tantôt il nous parle de son jardin. Il pleure même à l’idée de ne pas pouvoir faire le cadeau qu’il aurait souhaité à notre bébé. Il nous dit qu’il viendra le voir, qu’il aimerait que ce soit une fille (nous ne lui avions pas dit),… Nous rigolons à notre tour et lui disons « mais comment vas-tu venir? C’est nous qui te l’amènerons. »
Il nous parle de ses vignes, comment les tailler, nous rigolons à nouveau. Il nous regarde et nous dit « vous vous foutez de moi » et éclate de rire à son tour.

La veille nous avions rendu visite à ma grand-mère placée en maison de retraite (après de multiples chutes et un passage par la case hôpital). Ils sont à 1 heure l’un de l’autre, chacun dans une direction opposée (ma mamie est à environ 30 bonnes minutes de chez mes parents et mon papi était à 3/4 d’heure voire 1 heure de chez eux). J’appelle mon grand-père que nous n’arrivions pas à joindre jusque là (par l’intermédiaire du téléphone du service) pour prendre de ses nouvelles et lui passe ma grand-mère qui ne le reconnaît pas mais lui parle tout de même. Je comprends qu’il lui dit qu’il va venir vivre avec elle.

La semaine est ponctuée de rendez-vous pour mon papa (chirurgien, anesthésiste) et mon papé continue ses 3 séances de dialyse hebdomadaires. Les seuls jours où nous pouvons lui rendre visite sont les mardi, jeudi et le week-end. Le mardi nous accompagnons mon papa à son rendez-vous avec le chirurgien (il se plaint des côtes, et sa vision est parfois double, ceci consécutif à sa chute et du coup il ne conduit pas encore). J’appelle mon papé le matin qui demande quand nous irons le voir. Je lui dis samedi. Le soir il redemande à ma maman et également à moi. Je lui parle des rendez-vous de mon papa qui sont encore à l’opposé (à une quarantaine de minutes de chez mes parents, mais du coup à quasiment 2 heures de l’hôpital où lui se trouve) et lui dis que je viendrai le samedi. Le mercredi nous allons revoir ma mamie (nous ne voulons pas trop espacer les visites car elle nous reconnaît encore moins lorsque celles-ci le sont, et son état s’est largement dégradé ne serait-ce que depuis Noël). Le jeudi matin chéri conduit papa voir l’anesthésiste (nous avions convenu que je ne vienne pas, chéri s’inquiète que je fasse trop de route et l’après-midi même j’ai rendez-vous chez le kiné pour mes douleurs lombaires). Lorsque ma maman appelle mon papé il lui demande si nous y allons ce jour là. Elle lui explique que nous ne pouvons pas mais samedi oui. Le vendredi matin je l’appelle à mon tour, j’ai du mal à le comprendre mais il me parle d’un rendez-vous qu’il a avec l oncologue à la fin du mois. Enfin j’ai supposé qu’il s’agissait de cela car la date semblait correspondre. Il me dit également que l’infirmier est très gentil avec lui. Je lui dis que nous viendrons le lendemain le voir.

Arrive enfin le samedi! Mon papi étant gourmand; le matin nous partons lui acheter une part de gâteau. Nous prenons des vêtements propres et après le déjeuner direction l’hôpital pour le voir. Après ce long trajet durant lequel je m’assoupi, nous arrivons contents à l’idée de le revoir. Passage par la machine à boisson, un petit tour au toilette (ma vessie est capricieuse), direction sa chambre. Nous plaisantons dans le couloir et j’entends des voix. Étonnée je dis à chéri « il doit avoir de la visite ». Nous frappons à sa porte et passons la tête. Une dame occupe son lit. Nous nous excusons et partons à la recherche d’un soignant.

Dans le couloir nous croisons une aide-soignante. Elle ne semble pas très à l’aise et nous parle de sa chute. Il a chuté le jeudi lors de son hospitalisation, l’infirmier ou infirmière en poste a dit à mon frère qu’il ne s’était pas fait mal. Le lendemain la radiographie annonçait une fracture du col du fémur. Le vendredi après sa dialyse il passerait par les urgences. Lorsque nous avons eu le médecin le vendredi au téléphone, il expliquait que selon lui l’autre hôpital allait le garder et l’opérer. Le chirurgien ne voulait pas l’opérer parce que la fracture n’était pas déplacée. Le vendredi soir tard, il regagnait donc le précédent hôpital.

Je regarde l’aide-soignante et lui dit que oui mais qu’il a été ramené la veille au soir dans le service. Elle nous fait avancer et crie à sa collègue d’aller chercher le médecin. Elle nous dit que le médecin va venir nous voir et nous annonce le décès de mon grand-père. Je fonds en larmes, elle nous fait asseoir et nous ramène 2 verres d’eau. J’appelle mes parents (qui étaient eux avec mon frère auprès de ma grand-mère) pour leur annoncer. Le médecin arrive et nous dit « vous n’avez pas été prévenus? », nous lui disons que non. Il semble aussi perdu que nous. Il cherche à joindre son collègue, visiblement en vain et nous dit qu’il a peut-être essayé de joindre un autre membre de la famille. Nous lui expliquons que non, que nous logeons chez mes parents et que l’hôpital avait mon numéro de portable que j’avais donné la veille à l’infirmier. Il nous informe que mon papé est parti aux alentours de 3h du matin (il est 15h30). Je lui demande quel est le motif du décès, il ne semble pas vraiment au courant et nous parle d’insuffisance rénale aiguë et respiratoire. Nous demandons à le voir.

Mon papé était froid, dur, les yeux scotchés, la bouche grande ouverte. Sans vie. C’est comme cela que je l’ai vu ce jour là.

Juste avant de voir le corps la dame à l’accueil nous demande si nous avions le livret de famille. Je lui dis que nous ne savions même pas que mon grand-père etait decédé. Elle reste abasourdie, s’excuse et nous explique la coupure des lignes. Malheureusement à l’heure d’aujourd’hui nous savons tous que même si la ligne fixe était coupée au moins un membre du personnel devait avoir un téléphone portable. Et quand bien même ils auraient pu trouver un autre moyen de nous joindre (gendarmerie par exemple). D’autant plus que le lundi matin ma mère a reçu un appel de ce centre hospitalier depuis un téléphone portable (les lignes étant encore coupées) pour avoir des informations administratives quant à mon grand-père.

Depuis samedi je pleure beaucoup. Les nuits ne sont pas reposantes. Je dors peu, je revois son image. Tantôt son corps froid et la bouche ouverte, tantôt nos derniers moments passés avec lui. Et la culpabilité me gagne. Si j’y étais allée ce jeudi j’aurais pu le voir une fois encore. Il n’aurait peut-être pas chuté. Savait-il que je l’aimais avant de partir? Comment est-il parti? Seul? Dans son sommeil? Des tas de questions qui resteront en suspens.

Aujourd’hui mon papé me manque. J’étais proche de lui. Je l’aimais et j’ai énormément de peine à l’idée qu’il ne connaîtra jamais son arrière petite fille, lui qui semblait si fier. Passer dans un rayon bébé fait monter les larmes. Non pas que je ne sois pas heureuse d’être enceinte, loin de là, mais tellement malheureuse à la pensée que mon enfant ne croisera jamais le regard de mon grand-père, ne verra pas le sourire sur ses lèvres.

Jeudi nous dirons un dernier adieu à mon grand-père lors de ses obsèques. Même si je sais au fond de mois que ce ne sera pas un véritable adieu, que j’aurais besoin de me rendre régulièrement sur son tombeau. Il est parti rejoindre 2 de ses enfants partis bien trop tôt.

Nous avons acheté un rosier à sa mémoire que nous planterons dans son jardin. C’était la dernière plante qu’il avait acheté, en tout cas dont il nous avait fait part. Mon papé je l’aimais. Il me manque et même si je savais qu’il ne serait pas éternel, je ne m’attendais pas à le perdre si brusquement. Aujourd’hui je dois essayer de me construire malgré ce deuil, de penser à mon enfant, à ceux qui sont encore près de moi Mais je sais qu’un jour je parlerai de mon papé à ma fille.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s